ALGER, où est ta blancheur ?
Blancheur ! Ce mot évocateur de pureté, de clarté, de luminosité et de propreté était, à une époque qui semble à jamais révolue, indissociable de la ville d’Alger, capitale d’un glorieux pays : l’Algérie. Que reste-t-il à présent de cet éclat d’antan, de la blancheur quasi mythique de cette ville connue pour ses senteurs de jasmin, son ciel d’un bleu intense, bercée par les vagues de la grande bleue qui viennent s’échouer sur ses rivages de sable doré ? Force est de constater que cette ville qui rivalisait jadis avec certaines grandes capitales, a fini, au fil des années et par la grâce des différents responsables, par ressembler a un monstrueux jeu de lego, monté par un profane hystérique et désœuvré.
ALGER ENTRE LES BLOCKHAUS ET LES SACHETS NOIRSAlger, la mythique, est lézardée de partout, totalement décrépitée. A coups de fards et de replâtrages elle s’accroche telle une vieille rombière à une beauté illusoire et une jeunesse à jamais enfuie.
Recourant pour les grandes occasions à un maquillage grossier sans arriver à faire illusion, exhibant sans pudeur ses excroissances et ses débordements hideux, engoncée dans un tissu urbain en patchwork trop étriqué pour ses ambitions, elle se répand aux quatre points cardinaux, refusant avec la plus parfaite inconscience de se conformer aux règles d’urbanisme scientifique les plus élémentaires.
Rivalisant de hauteur et de laideur, les blockhaus s’élèvent un peu partout dans le paysage, véritable injure à l’esthétique universelle, dirigés vers un ciel qui n’en peut plus d’être offensé de la sorte.
Les prédateurs sont légion et dans le moindre recoin, on voit du jour au lendemain, s’élever des blocs de béton hérissés de ces pointes métalliques appelées « fers en attente » qui évoquent à s’y méprendre les serres crochues des oiseaux de proie.
On retrouve ainsi des chantiers aux endroits les plus inattendus : sur des espaces verts, dans les cours d’écoles et plus loin dans la périphérie, c’est dans les lits d’anciens cours d’eau ou les flancs de collines préalablement déboisées. Parfois même des morceaux de trottoirs sont rognés ... sans vergogne.
Qu’importe! Pour certains, les règles d’urbanisme et les normes d’architecture se transgressent pourvu que les intérêts des uns et des autres soient bien compris ... Et vogue la galère !
En dignes successeurs d’Attila, là où passent ces spatiophages, l’herbe n’a aucune chance de repousser...Le ciment recouvre de sa grisaille sinistre l’ensemble du paysage urbain et si quelque minuscule ilot de verdure persistait malgré tout, ce n’est certainement que partie remise.
Les routes, lorsqu’elles existent, notamment dans les lotissements et les cités-dortoirs qui foisonnent à la périphérie de toutes les villes du pays, se transforment à la moindre goutte de pluie, en véritables bourbiers dans lesquels pataugent allégrement des enfants.
A toute heure de la journée, les voies de circulation automobile sont engorgées et malgré toutes les trémies et aménagements de carrefour, la moindre distance à franchir relève du parcours du combattant et le faire en voiture finit par tourner au cauchemar. Au train où vont les choses, dans moins de trois ans, Alger sera complètement paralysée.
Les piétons ne sont guère mieux lotis et les trottoirs souvent défoncés sont ponctués de monceaux d’immondices que les services de la voirie débordés ont du mal à nettoyer. Les sachets en plastique noir, pleins à craquer de déchets et souvent éventrés, jonchent les rues et au gré des vents, s’en vont enlaidir la campagne parfois jusqu’aux piémonts.
Rares sont les quartiers qui échappent à un tel spectacle. Aussi bien les immeubles vétustes de l’époque coloniale que les ensembles HLM post-indépendance dans lesquels, dans leur grande majorité, les Algérois sont réduits à vivre ; tous ont atteint, faute d’entretien, de réhabilitation ou de défaut de conception, un stade avancé de dégradation et il arrive souvent qu’un morceau de balcon se détache pour atterrir sur le trottoir quand ce n’est pas, par la Grâce de Dieu, sur la tête d’un passant malchanceux. Devra-t-on attendre encore longtemps la prise en charge du vieux bâti menacé d’écroulement et éviter que des drames humains ne viennent endeuiller nos populations.
Dans les immeubles, il n’existe pas - ou rarement- de concierge, encore moins de syndic. Les offices publics de gestion immobilière (OPGI) éprouvent d’énormes difficultés à collecter les charges locatives et faute de moyens, l’entretien des parties communes est assuré de façon plus qu’aléatoire.
Dans les parkings de ces ensembles, se côtoient souvent les modèles les plus récents de voitures, jalousement surveillées du haut de leurs balcons par des propriétaires qui ont souvent accepté de payer au prix fort leur appartement mais n’en rechignent pas moins à verser leur quote-part pour la réfection des façades, la réparation de la minuterie, l’entretien des cages d’escaliers ou la maintenance des ascenseurs, lorsqu’ils existent, et qui se coupent du monde extérieur sitôt la porte de leur domicile refermée.
En guise d’ornements floraux, les balcons diversement barreaudés de ces habitations sont truffés de multiples antennes paraboliques individuelles malgré une dernière loi préconisant les antennes collectives plus discrètes.
Signe des temps, tous les toits, aussi bien ceux des immeubles que ceux des « villas » nouvellement construites généralement sur trois étages, trônent d’affreuses cuves métalliques appelées citernes destinées à suppléer aux aléas de l’alimentation en eau courante, devenus la règle dans notre pays.
Que dire alors de ces lotissements hideux où la moitié des maisons demeurent à l’état de carcasses des décennies durant ? Du spectacle affligeant, l’hiver venu, de cet immense cloaque aux routes défoncées, d’où finit par naître au prix de dépenses colossales, un lieu de mal vie déshumanisé et sinistre répété à l’infini? Qu’une loi sur l’obligation d’achèvement des constructions individuelles a fini par être promulguée , suffira telle à endiguer ce phénomène qui telle une lèpre a fini par envahir tout le monde.
D’EST EN OUEST, TOUT LE PAYS EST GANGRENE....
Le drame est que cette situation quasi-apocalyptique n’est pas propre à la capitale. Cette frénésie de construction, telles les métastases d’un cancer, a gangrené également l’intérieur du pays et détruit sauvagement aussi bien le paysage urbain que rural.
Devant la détérioration progressive du cadre de vie, l’asphyxie du tissu urbain et l’émergence « d’une architecture sans architecte » dans le paysage urbain, on ne peut faire l’économie d’une intervention de reconfiguration du paysage national urbain, rural et balnéaire.
Certes en Algérie, et dans la capitale particulièrement, les besoins en logements neufs ont atteint un niveau très élevé, en raison de la convergence de plusieurs facteurs : la vague de croissance démographique sans précédent, les nouvelles normes sociales, le mythe de la vie facile dans la capitale, etc.
Mais n’y a-t-il vraiment pas d’autre alternative que d’essaimer dans toutes les poches disponibles sur le Grand-Alger, des tours de 16 étages ou plus (surtout lorsqu’on connait le problème de maintenance des ascenseurs), socialement inadaptées, urbanistiquement incompatibles avec l’environnement et compliquant à l’excès toute espèce de rationalisation des voies de dessertes urbaines totalement inadéquates ?
L’arrière-pays n’a pas non plus été épargné et au cours des dernières décennies, des millions d’habitations ont été réalisées partout, caractérisées dans leur ensemble par un formalisme absurde. Devant l’immensité des demandes, les habitations groupées dans les immeubles de quatre ou cinq niveaux, se retrouvent indifféremment à Tipaza Laghouat ou Tamanrasset, en bordure de mer ou en montagne, ou même en plein désert !
Les immeubles styles reconstruction d’après-guerre des pays de l’Est, ont envahi et déformé les structures urbaines préexistantes, créant un habitat : «péjoratif» totalement coupé du passé, incapable d’assumer les conditions de la vie actuelle et surtout impuissant à annoncer ce qui sera créé demain.
C’est pourquoi le caractère médiocre de certaines réalisations, s’inscrivant dans un contexte totalement déshumanisé ne peut que susciter de sévères critiques et d’abord en direction des décideurs chargés de gérer l’espace.
Dans le modelage du paysage urbain livré sans garde-fou aux prédateurs, seule la portion congrue est réservée à l’architecte qui ne peut qu’assister révolté, mais impuissant, face au laxisme flagrant des pouvoirs publics, mais de ces architectes il semble qu’on n’en a cure.
ET SI ON PARLAIT CHINOIS ?
Pourtant des voix – ô combien rares - s’élèvent régulièrement pour dénoncer cet état de fait qui ne doit en aucun cas être vécu comme une fatalité et proposer des solutions qui pourraient mettre un terme à cette fuite en avant.
II est certes aisé de recourir aux solutions qui consistent, pour parer au plus pressé, à confier des chantiers à des sociétés étrangères. Celles-ci réaliseront en un temps record des projets d’un niveau technologique médiocre, à grand renfort de devises. On pourra toujours par la suite critiquer les entrepreneurs algériens en affirmant, avec arrogance « qu’ils ont tout à apprendre des entreprises étrangères en matière de respect des délais de réalisation ». Il ne s’agit pas ici de démontrer des évidences mais on ne devrait comparer que ce qui est comparable et la rigueur intellectuelle nous dicte de reconnaitre qu’on peut battre tous les records de vitesse en matière de réalisation quand on bénéfice d’une main d’œuvre puisée sur un milliard d’hommes , n’ayant ni problèmes familiaux , d’intendance à gérer, disponible pour travailler 24h sur 24, se restaurant et dormant sur place, en équipes de 3x8, lorsque toutes les difficultés d’approvisionnement ou de financement ont été aplanies et que l’Administration a été préalablement briefée pour lever tous les obstacles !!
Cependant, quel que soit le tapage médiatique fait autour de telles opérations, cela n’en reste pas moins des solutions ponctuelles qui ne relèvent pas du tout d’une vision globale prospective prévoyant l’intégration à long terme des projets dans leur environnement et ayant pour principe de compter sur soi-même, qui est un credo des pays dont la main d’œuvre est citée en exemple aux Algériens. En temps de crise plus que jamais on doit d’abord compter sur soi et former les hommes et les ouvriers comme on doit se doter d’une agriculture auto suffisante.
A côté de cela, il faut noter que c’est une fois les logements réalisés que les véritables problèmes surgissent tels que la maintenance, l’alimentation en eau potable, l’assainissement, le gaz, l’électricité et le téléphone, le transport et surtout les équipements socioculturels d’accompagnement les plus élémentaires : établissement scolaires, commerciaux, culturels, sanitaires, administratifs, etc.
UNE ARCHITECTURE SANS ARCHITECTES
Nos décideurs ont souvent tendance à oublier que le rapport entre urbanisme et architecture est à la fois intime et complexe : que l’architecture apporte à la ville la troisième dimension et qu’inversement, la trame urbaine englobe tous les aspects de la vie quotidienne.
Pour cela, il faut cesser de commettre les mêmes erreurs dans les domaines touchant à l’urbanisme, à l’architecture et laisser les spécialistes penser celle-ci pour qu’elle soit humaine, vivable complètement intégrée aux éléments naturels indispensables à l’épanouissement et au bonheur.de l’homme !
Cela n’est possible que si l’on engage également la réflexion sur les méfaits résultant de l’absence d’infrastructures de loisirs d’espaces verts, de lieux de rencontres et d’aires de jeux, d’infrastructures sportives et culturelles et si l’on intègre dans les futures réalisations les besoins en équipements socio-éducatifs nécessaires à l’épanouissement des citoyens, au moment où les week-ends à Alger commencent de plus en plus à ressembler à des punitions collectives.
Il est indéniable que, fruit de la croissance économique la demande en hausse constante de logements a conduit à une occupation
désordonnée de l’espace et à la construction de ces grands ensembles dépourvus de toute humanité.
Mais, loin d’être incontournable, celle-ci ne constitue en fait qu’un type de réponse parmi d’autres, fourni par I’ État aux problèmes d’habitat sous-tendus par une crise de logement sans précédent et que le programme du 1 million de logements ne saurait régler à lui tout seul.
N’oublions pas que dans le choix de valeurs que suppose tout aménagement, les options urbanistiques ont une dimension politique inéluctable et agissent fortement sur la société.
LES CUBES EN BETON, CHOIX OU FATALITE ?
Dans notre pays, le choix de construction des grands ensembles généralisés (ou leur équivalent, les cites-dortoirs) est vécu comme une fatalité, alors qu’il aurait dû être une exception Or, ils n’existent que parce que la croissance urbaine n’a pas su être canalisée par un urbanisme scientifique et concerté disposant de plans d’urbanisme directeur en tant qu’outil de développement et de croissance des villes.
Lorsqu’on a opté pour la construction de séries massives de logements en immeubles collectifs, doit-on pour autant continuer à faire preuve d’une absence totale d’imagination et de créativité?
Compromettre définitivement l’avenir, en répétant sans cesse les mêmes erreurs ? Et ce peuple, doit-il être puni et expier pour des péchés qu’il n’a point commis ad
vitam aeternam ?
Que dire en effet de la monotonie engendrée par le caractère obsolète et répétitif des façades, répétées à l’infini, identiques dans leur affligeante pauvreté, frappées qu’elles sont de la même typologie, faite de cubes de 4 étages et disposées le long du chemin de grue, surgissant de nulle part, sans aucun rapport avec l’environnement, telle une architecture pétrifiée rappelant les mégalithes de Stonehenge mais sans la charge historique qui aurait pu leur conférer un quelconque intérêt?
Ces réalisations sans âme auraient pu être améliorées et rendues moins insupportables si elles avaient été l’objet d’une certaine recherche effectuée sur le clavier des ressources qu’un esprit inventif peut tirer des effets tiroirs des loggias, des décrochements qui accrochent la lumière et autres toitures en tuiles romaines, pergolas et jardins suspendus en terrasses, mais hélas, il n’en est rien….
Dans une première étape, la réalisation des grands ensembles a été confiée aux promoteurs immobiliers publics puis avec l’avènement de la loi sur la promotion immobilière, aux promoteurs privés dont certains n’ont fait preuve d’aucune imagination se contentant de reproduire à l’envi des ensembles surannés, conçus en fonction d’un seul objectif : le logement du plus grand nombre au moindre coût !
Cette démarche
« constructiviste », sous-tendue par des préoccupations utilitaires, a relégué au second plan les problèmes d’ordre environnemental et esthétique. Il s’agissait avant tout de livrer des logements.
Ce qui est louable en soi, certes. Cependant, ces immeubles adaptés peut-être à la vie de tous les jours sont conçus comme des «machines à vivre » et non pas comme un habitat complet, car ne disposant d’aucun espace annexe extérieur.
Or, il convient de concevoir la construction d’un quartier avec assez d’intelligence pour lui incorporer les éléments fonctionnels qui ne peuvent être dissociés de l’habitat proprement dit : lieux de rencontres, de flânerie, de jeux, etc.
Car avant toute chose, l’aménagement d’un espace se caractérise par des fonctions primordiales de prévision, d’organisation et de gestion de l’espace. il s’appuie sur la trilogie un territoire, un programme, un budget.
Que constate-t-on ? Quels que soient le budget, le territoire ou le programme de l’initiateur du projet, qu’il s’agisse d’un particulier ou d’une société, on assiste dans tous les cas à une exploitation démesurée et désordonnée d’un espace de plus en plus malmené.
Le résultat final brille par l’absence totale d’originalité, les constructions érigées sont totalement inadaptées aux besoins de leurs occupants et on constate que les principaux mots d’ordre des concepteurs sont : « toujours plus haut » et « haro sur la verdure ».
LA MODERNITE ET L’HUMANISME SONT-ILS INCONCILIABLES ?
Si l’on définit l’adaptation comme « une relation harmonieuse avec le milieu dans lequel l’individu peut satisfaire la plupart de ses besoins et répondre aux demandes de ce milieu », il est évident qu’un projet de promotion immobilière adapté à l’environnement, doit être conçu de sorte à obtenir, en l’intégrant à l’environnement, un ensemble cohérent et harmonieux.
Et cela, seuls les promoteurs professionnels sont en mesure de le faire, même si, par ailleurs, le promoteur n’a pas vocation à mettre sur pied des opérations d’urbanisme à grande échelle et à objectifs diversifiés. Il n’a ni les moyens, ni des raisons d’intervenir par exemple dans l’articulation habitat- environnement. Celle-ci relève en effet des plans d’urbanisme, qui sont du ressort des autorités en charge de l’aménagement du territoire.
L’objectivité nous fait devoir et obligation de reconnaitre qu’en de rares circonstances, certaines autorités ont jugé utile de lancer des concours d’idées pour amener un sang neuf dans cet environnement pétrifié et certains promoteurs ont proposé notamment des projets audacieux, novateurs, restructurants, de surcroit créateurs d’emploi et de valeur ajoutée. Ces projets ont été sélectionnés et souvent plébiscités par les jurys.
Tout en prônant l’effort et glorifiant la créativité, du haut de leur pouvoir discrétionnaire, certains décideurs opposent aux entrepreneurs une série de blocages propres à décourager tout esprit d’initiative, incapables qu’ils sont d’aller au terme de leurs projets et interdisant par impéritie ou envie mesquine, toute forme d’expression qui échappe à leur schéma de pensée et qui pourrait susciter des comparaisons peu flatteuses pour leurs propres états de services.
ECONOMIE DE MARCHE ET CONCURRENCE DELOYALE
Force est de constater qu’a force d’atermoiements, de précautions, de reports sine die de tout projet qui constitue pour eux une rupture avec l’ordre existant, il y a une sorte de despotisme larvé que finissent par exercer les détenteurs du pouvoir de décision pour bloquer toute initiative qui ne soit pas avalisée par leurs maitres à penser, à fortiori si elle est susceptible de démontrer que les Algériens aussi sont capables de créativité, alors que pour cela, on attend probablement des étrangers. Bien mieux, l’économie de marché — et son corollaire la Concurrence avec un grand C — servent aujourd’hui d’alibi judicieux à une telle attitude.
Il en est ainsi des projets de certaine importance, pour lesquels un office à été mis en place et une armada de bureaucrates mobilisé pour qu’en fin de parcours, l’option soit prise d’en confier la conception et le suivi à des architectes étrangers.
S’il est heureux de constater qu’aujourd’hui, les décideurs ont fini par admettre que, de simple abstraction idéologique et d’utopie formelle, le concept de villes nouvelles devait descendre à un niveau opératoire, il n’en demeure pas moins surprenant que pour leur conception, le choix soit porté sur des bureaux d’études étrangers.
En effet, après avoir confié –contre toute logique- à une entreprise étrangère la conception du Sanctuaire des Martyrs, monument historiquement symbolique, édifié à la gloire des martyrs et porteur d’une charge émotionnelle que seuls des Algériens sont à même de pouvoir traduire, on s’apprête aujourd’hui à récidiver...
Quelles que puissent être les références des bureaux d’études choisis et la réputation dont ils jouissent sur le plan international, cette option est une fois de plus une manifestation sans équivoque de l’ostracisme et l’exclusion dont sont frappés les architectes algériens dés lors qu’il s’agit de projets qui constitueraient pour eux l’occasion d’inscrire leur œuvre dans le patrimoine national à travers la réalisation d’ouvrages de référence qui témoigneraient des capacités créatrices des Algériens.
Certes, les règles de l’économie de marché et de la libre concurrence peuvent toujours être invoquées comme justificatifs fallacieux d’un tel choix... Mais cet argument est irrecevable dés lors qu’on sait que ces règles sont unilatéralement appliquées et qu’il est totalement inconcevable que pour le même type de projet à l’étranger, les bureaux d’études algériens puissent être sollicités.
ET POUR FINIR, QUELQUES QUESTIONS !
Alors jusqu’à quand, faute de moyens et surtout de reconnaissance, l’architecte algérien va-t-il continuer à ne jamais pouvoir proposer des œuvres de qualité qui portent une signature et révèlent jusque dans les détails les plus banals la sensibilité et le génie d’un homme de part, l’art d’une nation ?
- Jusqu’à quand donc va-t-il continuer à être cantonné à travers des menées déloyales, dans le rôle d’observateur passif des transformations du paysage urbain de son pays ?
-Jusqu’à quand la corporation qui ne compte pas moins de 2000 architectes veritablement actifs, va-t-elle s’épuiser dans des querelles de clocher au lieu de resserrer les rangs pour réfléchir à une action concertée qui redonnerait à l’ architecte algérien ses lettres de noblesse ?
- Jusqu’à quand des bureaucrates frileux, timorés et envieux vont-ils continuer, à partir de leurs gros fauteuils rembourrés, à faire la pluie et le beau temps et à imposer leurs diktats aux hommes de terrain, se cachant pour cela derrière une réglementation souvent obsolète qu’ils brandissent comme s’il s’agissait de la Parole Révélée, à chaque fois qu’un projet original leur est soumis par un promoteur faisant preuve de créativité ?
- Jusqu’à quand, en tant qu’hommes du métier, allons nous assister sans réagir, en détournant pudiquement le regard ou, pis encore, en fermant les yeux devant ce qui constitue une véritable violation des règles de l’Art ?
- Jusqu’à quand aussi bien l’Occident que l’Orient vont-t-ils continuer à être le miroir de nos propres valeurs, qui plus est au prix d’une véritable hémorragie de devises ?
- Quelle logique peut-on invoquer pour justifier le recours à une main d’œuvre étrangère pour des emplois qui ne demandent pas un savoir-faire hautement spécialisé, dans un pays sous-développé, qui souffre d’un chômage endémique, où la rubrique offres d’emploi » constitue pratiquement la seule référence bibliographique de millions de jeunes - qu’ils soient diplômés ou pas - qui sont prêts à accepter n’importe quelle proposition, y compris de franchir les frontières dans les cales d’un bateau.
- Qu’avons-nous donc fait pour constituer nos propres moyens de réalisation, notamment dans le domaine de la formation d’une main-d’œuvre qualifiée ?
- Comment expliquer que la main d’œuvre algérienne soit capable, sous d’autres cieux, d’accomplir de véritables exploits en termes de productivité ?
Si dans un sursaut salutaire, des mesures ne sont pas immédiatement prises pour enrayer la dégradation du cadre bâti avant que celle-ci ne devienne irréversible, pour qu’Alger retrouve son lustre et l’Algérie sa fierté d’antan, la descente aux enfers, d’ores et déjà perceptible, sera inévitable dans quelques années.
Plus aucun correctif ne pourra alors y remédier : ni les opérations épisodiques de réhabilitation du patrimoine ancien, encore moins les projets de villes nouvelles confiés à de « Grands architectes, étrangers bien entendu ».
Nous irons inéluctablement grossir les rangs des nations qui ne comptent pas et dont l’apport- du moins dans le domaine de l’architecture- ne pourra même pas être signalé.
Dans une société en pleine mutation, dans un jeu où les règles ne sont pas toujours clairement énoncées, ni scrupuleusement respectées, il y va d’une part de la survie du secteur du bâtiment et de la profession d’architecte et d’autre part de la qualité de l’environnement et du patrimoine architectural et immobilier, que nous allons léguer à nos enfants.
QUELQUES MOTIFS DE SATISFACTIONS
Depuis une décennie, pour ne citer que l’exemple de la capitale, on peut apprécier certaines réalisations de trémie et d’aménagement de carrefours tout à fait intéressants ainsi que quelques réalisations architecturales urbaines de grande qualité mais une hirondelle ne fait pas le printemps et ce ne sont pas les quelques opérations disséminées çà et là qui feront d’Alger la capitale dont on rêve.
Car le risque dans une telle démarche débouche fatalement sur une absence de cohérence spatiale se traduisant par un immense patchwork.
En conclusion et de l’avis de l’urbaniste et de l’architecte promoteur que je suis, commençons par nous donner les instruments d’urbanisme comme un préalable absolu et impératif et repartons d’un bon pied pour de grandes opérations de restauration du patrimoine concomitamment à des restructurations de tous les vieux quartiers vétustes, en reconfigurant le maillage interquartiers et en ouvrant de larges perspectives et grandes avenues pourvues de lieux de rencontre et de convivialité où un effort devra être effectué en direction des loisirs et des espaces verts, des lieux et équipements culturels qui font tant défaut. L’administration ayant déjà engagé l’étude d’un plan d’urbanisme directeur et d’aménagement du grand Alger par un bureau d’études portugais devrait constituer le point de départ de cette passionnante entreprise.
Alger est une ville si belle par ailleurs qu’elle devrait avec sa baie unique au monde redevenir le joyau de la méditerranée, il suffit de le vouloir.
M'hamed SAHRAOUI
